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Pour une évaluation « à la française » des universitaires

L'industrie française, affirme-t-on parfois, vaut mieux que son image. Ne pourrait-on transposer ce même jugement au monde universitaire, qui s'estime aujourd'hui mal aimé ? A qui la faute ? Comment la partie militante des enseignants-chercheurs ne voit-elle pas qu'à force de s'opposer à toute réforme, l'image de la profession dans l'opinion se détériore d'année en année ? C'est à peine croyable au moment où le monde du savoir n'a jamais eu autant de perspectives de développement et d'épanouissement ! Technologies révolutionnaires, énergies émergentes, combats écologiques, solidarités nouvelles supposent la création de nouveaux métiers : un vrai boulevard !

Beaucoup l'ont compris, mais ce n'est pas ce qu'on entend le plus souvent dans les discours et les motions, où il est surtout question de résistance, où l'on s'accroche au sempiternel argument du « manque de moyens ». Celui-ci n'est pas niable, mais le fond de l'affaire est tout autre. Pour répondre aux changements de la société, les universitaires doivent changer eux aussi, et peut-être plus que d'autres s'ils veulent jouer les locomotives - ce qui est normalement leur rôle - et non les serre-freins. Il faut sûrement s'occuper du nombre d'heures de service et de capacité d'accueil des amphis, mais là n'est pas le coeur du sujet : ce qui compte, c'est le contenu même de la fonction, la qualité du service rendu et son évaluation.

Que tout bien ou service produit doive faire la preuve de sa qualité, un élève de CM2 le comprendra aisément. Apparemment, cela passe plus difficilement dans le corps enseignant. On nous dit parfois qu'il pourrait s'agir d'un réflexe de classe. Paradoxalement plus proches de Platon que de Rousseau, certains enseignants auraient tendance à s'attribuer une place privilégiée dans la Cité : celle où l'on peut s'estimer dispensé d'évaluation. Il y a peut-être un peu de cela dans la résistance à l'évaluation, mais ce n'est pas l'essentiel : la vérité, c'est que la société (pas seulement l'enseignement) a perdu une bonne partie de ses repères et de ses instruments de mesure, et a du mal à les remplacer au fur et à mesure que l'économie se « dématérialise ». Les qualités de la poutrelle ou de la tôle d'acier, tout le monde peut les apprécier ; celles de l'automobile, on y arrive encore ; la « productivité » d'un cours magistral ou d'un travail de recherche, c'est un tout petit peu plus compliqué !

Cela étant, va-t-on s'abriter derrière cette difficulté pour renoncer à tout effort d'évaluation ? Ce qu'il faut, c'est inventer de nouveaux outils. Et qui donc est mieux placé que les universitaires pour mener à bien cette recherche sur les concepts et les instruments de mesure de l'immatériel ? Les Etats-Unis ont naturellement une longueur d'avance sur nous, notamment après les travaux de Gary Becker, prix Nobel 1992, professeur à Chicago. Peu suspect de néolibéralisme, Christophe Laval explique à propos de Becker : « La matérialisation de l'objet de l'économie n'a été qu'un moment historique... La dématérialisation actuelle nous conduit à élargir le calcul économique.... C'est l'homme tout entier qui peut être compris par l'approche économique. » L'homme tout entier : quoi de plus stimulant ? Réconcilier le quantitatif et le qualitatif : y a-t-il chantier plus excitant ?

Difficile de prétendre le contraire tant qu'on reste au niveau des idées générales, mais c'est le passage au concret qui demande de l'imagination. Aux Etats-Unis, on ne se gêne pas pour mesurer la baisse des connaissances globales des diplômés en termes de pourcentage ; ou pour évaluer les aptitudes des professeurs à partir de tests d'expression orale ; ou encore pour mettre explicitement en relation, cas par cas, les résultats des étudiants aux examens avec la qualité des enseignants... Ce qui susciterait sûrement maintes réserves chez nous.

Mais rien n'oblige à copier les méthodes américaines. Pourquoi ne pas construire des indicateurs « à la française » ? Aux intéressés de prendre les devants ! Les palmarès des universités à l'échelon mondial, où la France fait souvent pâle figure, devraient jouer le rôle d'aiguillon. Mais on s'escrime surtout à les contester. A partir de l'idée, malheureusement inusable, que les différences d'un pays à l'autre correspondent à des « choix de société », ce qui, paraît-il, rendrait tout essai de classement non significatif. Verdict sans appel : au pays de Descartes, on ne semble guère tourmenté par le « doute méthodique ».

Dernier argument : ces classements, comme toutes les formes de « benchmarking », conduiraient peu à peu à une insupportable uniformisation. Faux, nous explique le sociologue François Dubet, évoquant plaisamment le système universel des crus viticoles conçu par l'américain Parker : la tendance est bien à l'homogénéisation, mais il y a aussi des petits malins, parmi les vignerons, qui, tirant parti de ces comparaisons, cherchent justement à s'en évader et à se singulariser : version moderne de l'« avantage comparatif ». Ce que pourraient faire, mutatis mutandis, les enseignants soucieux d'offrir une gamme attrayante. D'ailleurs, cela se fait déjà, ponctuellement.

Des universités entreprenantes, capables de bousculer le mammouth, il y en a. Des enseignants et des chercheurs sachant innover, entreprendre, cela existe. Mais il faudrait changer de braquet.

Albert Merlin est vice-président de l'institut Présaje.

Source lesechos.fr

23/06/2009 - / -

- Guadeloupe